Le domaine de Nævis -3- Où il est question des Poulligs

Les Poulligs mènent une existence éloignée de l’agitation humaine, leur monde est fait de gestes quotidiens, de partages et d’une solidarité si naturelle qu’elle ne se nomme pas. Alors que les humains construisent frontières et systèmes hiérarchiques complexes, les Poulligs privilégient le rythme ancestral du cycle des saisons, les relations tissées entre familles, et considèrent la parole donnée comme l’unique règle inviolable de leur société.

Ils ne craignent pas la rudesse des jours ni la morsure du froid, leur force n’est pas seulement musculaire mais aussi intérieure, née de la conviction que la vie mérite d’être célébrée.

D’ailleurs, Fænek l’a remarqué, hormis, parfois, une flambée de bois secs arrachés par le vent et ramassés par terre, il ne chauffe jamais leur logis. Ils ne coupent les arbres qu’avec respect et les remercient du don qu’ils font en subissant la hache, et n’utilisent le bois que dans la construction de charpentes ou de meubles, en aucun cas en bois de chauffage.

Formation des communautés

Ils forment de petites communautés harmonieuses, dépassant rarement dix personnes. Chaque groupe sélectionne ses membres non par liens sanguins ou obligations héritées, mais selon l’harmonie subtile des tempéraments et la complémentarité des talents.

Une herboriste s’associe naturellement à un forgeron, un cultivateur rejoint une cuisinière, un ébéniste se liera avec une chamane, veillant toujours à former un cercle complet et équilibré, tel un panier où chaque brin soigneusement entrelacé renforce l’ensemble et comble les espaces vides.

L’apparence des Poulligs

Leur physique témoigne éloquemment de leur vie extérieure constante : peau burinée par le soleil, riche de nuances chaudes et terreuses comme les sillons fertiles qu’ils creusent chaque saison. Leurs mains, larges et noueuses, racontent à elles seules une vie façonnée par le travail manuel, portant un savoir ancestral transmis par les gestes inlassablement répétés. Elles gardent pourtant une douceur étonnante, comme si la terre elle-même les avait modelées sans leur ôter leur tendresse. Leurs habits, rustiques et remarquablement durables, sont créés avec soin à partir de fibres végétales patiemment filées, colorées aux teintes naturelles qui les entourent : bruns profonds d’écorce, verts tendres d’herbage, bleus délicats de fleurs sauvages cueillies au crépuscule.

Leurs traits sont doux et expressifs, souvent éclairés d’un sourire spontané effaçant momentanément les marques de l’effort quotidien. Une chevelure abondante et libre ou parfois nouée en chignon ou en catogan encadre leur visage ouvert au monde. Le sourire y habite presque toujours, sauf aux heures sombres où il faut prendre les armes contre les humains ou les loups. Ils affrontent sans crainte apparente la dureté du quotidien et les morsures impitoyables du froid hivernal, leur force étant autant physique que mentale, puisée dans leur conviction inébranlable que la vie, malgré ses épreuves, mérite une célébration constante.

Chez eux, chaque pas, chaque regard semble rappeler qu’ils ne vivent pas seulement sur la terre, mais avec elle. Leurs yeux pétillent d’une bienveillance profonde. Pourtant, lorsqu’il le faut, les Poulligs savent se dresser avec détermination et une énergie farouche qui surprend leurs adversaires.

Le courage, les métiers et les traditions des Poulligs

Leur bravoure exceptionnelle naît de leur unité fondamentale : personne ne combat jamais pour soi, seul, chacun défend le groupe entier auquel il appartient viscéralement. Leur devise est d’ailleurs : Cœurs braves, nous sommes ensemble !

Leur quotidien est ancré dans la terre : cultiver, bâtir, réparer, soigner. Chaque tâche est accomplie avec sérieux, mais jamais avec lourdeur.

Ils chantent en tressant les cordes, plaisantent en charriant les pierres, improvisent des danses autour des flambées de veillée. La joie n’est pas pour eux un luxe, mais un outil : elle resserre les liens autant qu’une corde bien nouée.

La transmission occupe une place essentielle. Les anciens enseignent non par longs discours, mais par récits et symboles. Une fable récitée au coin du feu vaut mieux qu’un sermon. Ainsi, les enfants apprennent que le courage, la patience ou la ruse sont des trésors à cultiver autant que le blé ou les chèvres.

Un vieil étourneau disait souvent à ses petits : « Je ne vous apprends pas à voler pour que vous m’imitiez, mais pour que vous rejoigniez le ciel. »

Les enfants Poulligs rient à ces paroles, mais au fond, ils savent que la liberté ne se transmet pas, elle s’éveille.

En regardant les Poulligs, on pourrait croire qu’ils mènent une vie austère, mais il n’en est rien. Leur richesse se mesure dans la qualité de leurs liens. Ils n’ont ni château ni trésor, et pourtant ils se considèrent comblés. Car pour eux, la véritable abondance n’est pas dans l’accumulation mais dans le partage des ouvrages, ainsi que de l’amitié.

Une journée chez les Poulligs

Le jour se termine, bientôt il fera nuit. Sylræ met la table sous l’auvent. Kæleb allume la lampe à huile suspendue à la poutre, grâce à des tiges de fibre de pierre volcanique disposées judicieusement pour que la flamme les chauffe à blanc. En quelques minutes, une clarté blanche et vive éclaire les assiettes. La flamme vibre sans bruit, et la tige blanchie jette un halo qui adoucit les angles des choses. La lumière glissa sur l’osier des paniers et trouva les veines du bois de table. Une odeur très légère de pierre chaude se mêla à celle des légumes fumants, et ce mélange simple disait déjà la paix du soir.

Dehors, l’air reste tiède, sous l’auvent, la lumière apprivoisée fait luire le bord des assiettes et les fibres de l’osier. On entend, loin dans la vallée, un âne qui brait puis se tait. Cette misère de sons, cette paix, forment comme une coque autour du hameau.

« Merci, mon chéri. Prends garde à ne pas tomber. »

Elle lui tend la main pour l’aider à descendre de la table.

Næriah sort de la cuisine avec un grand plat de légumes fumants, garnis de quelques œufs durs.

« Tu as encore salopé la table avec tes sabots, Kæleb ! Pense à les enlever avant de monter dessus. »

« Bah, ce n’est que de la terre, répond Drævos en surgissant sous l’auvent. Pas de quoi en faire un plat : un coup de torchon et c’est propre. »

Drævos porte un grand panier d’osier rempli de betteraves, de choux et de potirons.

« Je pose ça où ? »

« La table est prise. »

« Pose-le dans la cuisine, nigaud. Quel empoté ! »

Drævos dépose son fardeau, ressort, attrape Næriah par la taille et la soulève à hauteur de visage.

« Comment dis-tu que je m’appelle ? Nigaud ? Petite effrontée ! »

Næriah ne mesure qu’un mètre soixante, Drævos culmine à deux mètres dix.

« Lâche-moi, grand nigaud. Descends-moi tout de suite et sans me lâcher. »

Il lui plaque un baiser sur la bouche puis la repose avec douceur. Næriah rougit et maugrée. Les doigts de Drævos avaient la chaleur des mains qui travaillent dehors, ceux de Næriah, une fermeté vive, comme une branche de noisetier. Quand elle reprenait pied au sol, on entendait le très léger froissement de sa jupe sur la pierre, juste avant que son rire ne fuse, ce petit éclat qui, chaque soir, semblait rallumer le feu.

« Je vois que je te fais toujours le même effet, petite Næriah, sourit Drævos. »

Mirdæn et Æloria arrivent en traversant la cour pavée et passent sous l’auvent en écartant le rideau de clématites, les bras chargés de bouteilles.

« Bière ou vin ? » demande Kæleb.

« On a pris de la bière », répond Mirdæn. « Je peux retourner chercher du vin si tu préfères. »

« Non, la bière ira bien pour ce soir. »

Les maisons des Poulligs  

La maison de Kæleb et Sylræ est la seule avec une grande cuisine et une porte-fenêtre ouvrant sur une vaste terrasse couverte d’un treillis de branches, recouvert de vignes qui grimpent et de clématites qui descendent en rideau sur les trois côtés de cet auvent. Elle compte deux chambres et une grande salle commune équipée d’une grande table massive, une cheminée où brûle un feu de petit bois qu’entretient Sylræ et où sont suspendus, pour les fumer, des morceaux de viande de poulet.

Les deux autres maisons sont celles de Drævos et Næriah, et de Mirdæn et Æloria. Construites selon le même plan, mais sans terrasses, les maisons sont reliées par une grande cour ronde pavée. Les Poulligs se rassemblent toujours sous l’auvent pour partager les repas, ou dans la cuisine quand le vent forcit. Les maisons, dessinées par Kæleb, et ont été bâties quatre années plus tôt, juste après leur arrivée, par ces trois couples réfugiés dans cette vallée à l’abri des chevauchées d’humains qui ravageaient les cultures.

Drævos a servi d’échafaudage, portant Mirdæn ou Kæleb sur ses épaules pour poser les poutres du toit. La construction s’est étirée du printemps à l’automne. L’hiver venu, chacun s’est tenu devant sa cheminée de pierre à profiter d’une bonne flambée.

Dans chaque foyer, le feu crépite, plus pour méditer que pour réchauffer, la chaleur n’est pas dans les flammes, mais dans les cœurs.

Les maisons sont disposées dans une portion caillouteuse au centre du cirque naturel, entourée d’une plaine herbeuse. L’unique col d’accès à cette plaine est une pente abrupte et traître, des pierres amassées font perdre l’équilibre. C’est la raison pour laquelle seuls deux ânes et trois mulets ont pu être amenés, les chevaux, auraient été trop lourds.

Les Poulligs se distinguent des humains. Autant par leur mode de vie que par leur manière d’habiter le monde. Ils choisissent la simplicité des campagnes. Ils fuient les foules, les marchés bruyants, les murailles étouffantes, préférant le souffle large des plaines et la quiétude des vallées. Ils n’ont pas de monnaie, les échanges entre groupes se font par troc, et au sein d’une même communauté, il n’y a pas de possession individuelle, tout est communautaire.

Leurs communautés ne comptent jamais plus d’une dizaine d’âmes. Chaque groupe se forme avec soin : on se choisit autant pour ses affinités de caractère que pour ses savoir-faire. Ainsi naissent des cercles solidaires, presque familiaux, où chacun apporte sa compétence et sa force, et où l’équilibre tient autant de l’amitié que de la nécessité.

Dès leur arrivée, les enfants, Vælis et Ælion, âgés alors de douze et treize ans, travaillent au potager sous la supervision de Drævos. Ils creusent des fossés d’un mètre de large et d’un mètre trente de profondeur, bâtissent des murets de pierres sèches et pavent le fond de dalles plates, avec des escaliers à chaque extrémité. Drævos leur montre comment choisir et assembler les pierres, comment tailler le schiste trouvé au pied de la colline. Il a tracé les contours du jardin et la largeur des planches selon “le plus court bras de la communauté” pour que chacun puisse atteindre le centre sans fatigue. En dehors des enfants, c’était celui de Næriah : quarante-cinq centimètres. Les planches font donc quatre-vingt-dix centimètres et sont bordées de fossés praticables.

Ce fut l’occasion d’une dispute mémorable.

« Qu’est-ce que tu fais ? Mais lâche-moi ! » crie Næriah.

« Repose-moi tout de suite, et doucement s’il te plaît, je ne suis pas une poupée ! »

Drævos a tendu une ficelle entre l’aisselle et la main de sa Mælliæ avant de la relâcher.

« Tu n’aurais pas accepté, susceptible que tu es, de me donner la longueur de ton bras. »

« Tu ne m’as rien demandé, je te signale. »

« Parce que je sais que ça finirait en une heure d’explications pour justifier cette mesure. »

« Ah bon ? Parce que je ne comprends rien, ou parce que tu expliques mal ? »

« Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas envie de perdre du temps à dire qu’il me faut ta mesure pour calculer la largeur des planches. »

« Calculer la largeur du potager ? Grande brute épaisse ! Pour quoi faire ? Tu crois que je vais mettre les pieds dans ton bourbier ? »

« Tu vois ? » dit Drævos en prenant Kæleb à témoin. « Elle m’embrouille toujours la tête. »

« Et tu pars comme ça ? Tu as ta mesure mais je n’ai pas une bise. »

Drævos se retourne, saisit Næriah par la taille et l’embrasse goulûment.

« Une bise, j’ai dit, pas de me lécher la pomme », grogne-t-elle en s’essuyant la bouche.

Les Poulligs riaient aux éclats, et même les plus timides finissaient par sourire. Drævos levait alors un sourcil faussement sévère, tandis que Næriah lui donnait un petit coup de coude complice. Ces gestes, plus encore que les paroles, enseignaient que la joie était une forme de sagesse, leurs rires s’entendaient de loin, clairs et légers comme le tintement de clochettes.

Le rire se propagea jusqu’au bout de l’auvent, roula sur les dalles, s’en alla toucher les feuilles de lierre et revint comme un écho plus doux. C’était ainsi, à Nævis : une blague chassait la fatigue comme une brise chasse la brume.

Kæleb, prenant les enfants sur ses genoux, raconta :

C’est l’histoire de La belette et l’écho : Une belette courait plus vite que son ombre. Un jour, l’écho lui répondit plus fort qu’elle, et elle eut peur.

Les enfants rirent et Kæleb conclut : Ce que tu donnes, le monde te le renvoie. Crie la joie, et la joie te reviendra.

Drævos retourne au potager, accompagné des enfants Vælis et Ælion qui rient encore. Dans la plaine des lapins sautillent et les enfants remarquent un lapin roux.

« Regarde, Drævos, un lapin rouge ! »

« Ce n’est pas un lapin roux, c’est un renard. »

« Regardez-le, les enfants, il nous regarde. »

« Oui, il est comme la belette, il court plus vite que son ombre ! » dit Ælion en riant aux éclats.

Drævos a tracé huit parcelles de trente mètres et entouré le terrain d’une palissade d’un mètre cinquante pour tenir les bêtes à distance, puis planté des arbustes bas pour abriter les hérissons qui mangent limaces et escargots.

Mirdæn, fin forgeron, est mis à contribution : scie pour débiter le bois, fourches, houes, clous, marteaux, mille petites pièces utiles. Kæleb a d’abord construit la forge : un bon soufflet de bois garni de toile de chanvre, tissée par Sylræ sur le métier que Kæleb lui a fabriqué. Kæleb, esprit d’invention, conçoit, esquisse, suggère : les fossés du potager, la scierie à venir, la scie plate sans manche à deux œillets.

« J’ai besoin d’une scie plate sans manche, avec deux trous comme ce modèle », dit-il en tendant un croquis à Mirdæn.

« C’est pour une scierie : on aura des planches droites, des poutres justes. »

« Je te fais ça ce soir », répond Mirdæn.

Il apprécie Kæleb, qu’il considère, sans prétention, comme le chef naturel de la communauté. Æloria partage cet avis. Le matin même, ils en ont parlé.

« Pour la cohésion, il nous faut un chef », dit Æloria. « Pas directif : sage et pédagogue. Je ne vois que Kæleb. »

« Je proposerai sa désignation ce soir », répond Mirdæn.

Le soir venu, les trois couples et leurs enfants se retrouvent sous l’auvent. Légumes du potager, pain, un peu de miel, une jarre de bière légère. Kæleb lève son gobelet, Sylræ contre son épaule.

« Tant que ta main est dans la mienne, je suis serein. »

« Et moi, quand la tienne tient la mienne, mes craintes s’envolent », répond Sylræ.

Drævos lève les yeux au ciel.

« Toujours les mêmes phrases sucrées… Vous allez nous rendre malades. »

Næriah lui donne un coup de coude.

« Tais-toi. Tu ferais bien d’en dire une comme ça, une fois. Mais toi, tu n’as que des muscles : tellement que ta cervelle n’a pas pu pousser. Aucune poésie, que des biscotos, grand nigaud ! »

« Mais chérie, je t’aime ! »

« Oui, ‘je t’aime’. Pauvre discours. Pas de fleurs, pas de baiser tendre dans le cou, rien… juste des lèches-pomme, brutal nigaud ! »

Les rires éclatent. Drævos boude un peu, touché dans son orgueil, il se promet de demander conseil à Kæleb dès le lendemain pour trouver des mots qui plaisent à sa petite Næriah.

Ælion et Vælis sont un peu à l’écart. Leurs regards se croisent sans cesse. Ælion rougit et détourne la tête, Vælis s’amuse à le fixer pour le troubler et, par ce jeu silencieux, lui dire qu’elle n’est pas insensible non plus. Elle se dit qu’il finira bien par parler, mais qu’il prend son temps.

Plus loin, Mirdæn et Æloria parlent peu. Main dans la main, ils suivent des yeux les ombres que la flamme dessine sur le mur.

La nuit tombe doucement. Le repas s’achève dans la tranquillité. Sylræ débarrasse, Æloria apporte les tisanes de chacun : verveine pour Kæleb, Sylræ, Ælion et Vælis, tilleul pour Drævos et Næriah, décoction d’écorces de saule et herbes pour elle-même. Æloria connaît les propriétés des plantes : on la consulte pour les maux et les blessures. Elle sait où trouver tilleul, saules, consoude pour les fractures.

Avant que tous ne se séparent, Mirdæn demande la parole. La solennité de sa voix rassemble le groupe.

« Avant de nous quitter, parlons de la direction de notre groupe. Nous avons dormi sous tente six mois, œuvré d’un commun accord. Chacun travaille selon ses talents, et nous n’avons pas d’esprit de compétition. Mais en cas de danger, il nous faudra une voix pour ne pas nous disperser. Des remarques ? Des candidats ? »

« Je ne vois personne d’autre que Kæleb », tranche Drævos.

« Pour une fois que son cerveau fonctionne, mon nigaud a bien parlé », renchérit Næriah.

« Je ne sais pas si un chef est nécessaire », répond Kæleb. « Pour l’instant, nous sommes en sécurité, ce n’est pas prioritaire. »

« Æloria ? » demande Mirdæn.

« Je suis de l’avis de Drævos, Næriah et Mirdæn », dit Æloria. « Le seul qui puisse tenir ce rôle, c’est toi, Kæleb. Rien ne presse si tu ne le souhaites pas, mais sache que nous sommes unanimes : en cas d’urgence, nous suivrons tes directives ».

« Je suis honoré », dit Kæleb. « Notre unité est notre force, en paix comme en tourmente. Disons ceci : pas de chef au quotidien. Mais s’il y a urgence, je parlerai, et vous m’écouterez, et nous serons saufs, quels que soient les événements. »

Le lendemain, Kæleb s’attèle à la scierie. Il équarrit des troncs à l’herminette, avec les haches que Mirdæn a forgées deux jours plus tôt. Le forgeron a déjà produit herminettes (plate et courbe), bêtes et fourches pour le potager, louches, casseroles, marmites, mille ustensiles. Infatigable, il s’interrompt parfois pour abreuver son âne, qui actionne le soufflet attelé dans un manège conçu par Kæleb.

Quelques semaines auparavant, Kæleb et Mirdæn ont préparé une charbonnière : un cercle de trois mètres, recouvert de lauzes, rempli de bois, coiffé d’une épaisse couche de glaise. Un trou d’appel à la base, une torche de résine pour l’allumage, puis on bouche et on laisse cuire : le charbon sort, noir et léger. Le père de Mirdæn en vivait, le geste est ancien, sûr.

Les enfants ont découvert des grottes riches en minerai de fer, l’eau rouge du lac voisin trahissait la source. Avec Drævos, Kæleb et Mirdæn ont bâti un four de pierre volcanique. On l’alimente par couches de minerai concassé et de charbon de bois. Le soir, on en retire une loupe que Mirdæn affine à la forge. Le martinet conçu par Kæleb et actionné par le ruisseau qui coule près de la forge cadence la soirée : tac, tac, tac. Le son sec du métal qui se tend, puis la plainte plus sourde quand la loupe cède enfin. Une odeur de résine, de braise et de terre s’élève de la forge et se mêle à la nuit naissante.

Le four tourne quasi en continu, la communauté a listé, à la veillée, tout ce qu’il faudra forger en priorité.

Mirdæn avait apporté avec lui un laminoir et une filière à tréfiler qu’il tenait de son père. Ces deux dispositifs lui permettent de produire des plaques métalliques et des fils d’acier.

Les Poulligs et – surtout Sylræ – ont besoin d’aiguilles pour coudre le chanvre que Sylræ tisse chaque jour. Elle a sorti d’un sac une poignée de graines et prié Drævos de les semer : quelques semaines plus tard, une parcelle bleuit de fleurs. Elle fauche au ras, couche en andains, retourne chaque jour : le lin brunit et se décolle.

« Pourquoi laisses-tu pourrir ces plantes ? » demande Drævos. « On ne pourra jamais manger ça ! »

« Heureusement. Ce n’est pas pour manger, c’est pour tisser. »

« Tisser… de la pourriture ? »

« Tu vois du rouissage. Je récupère les fibres, je file, puis je tisse. »

« Ah bon… »

« Oui je récupère aussi les graines du lin, pour l’huile de la lampe. »

« Grand nigaud », interviens. Næriah, « au lieu de t’ébahir, va voir tes courgettes : certaines sont trop grosses pour la marmite, dures comme du bois. »

« Pas si nigaud », réplique Drævos. « Celles-là, je les garde pour la graine de l’an prochain. »

« Et je croyais que tu ne mettrais pas les pieds dans mon bourbier. »

« Ah ? Tu n’es pas si nigaud, alors ? »

« Attends un peu. »

Il la poursuit, la rattrape, la tourne et lui dépose une bise sur la joue.

« Pas de baiser lèche-pomme aujourd’hui ? Tu deviendrais romantique, grand nigaud ? Quelle mouche t’a piqué ? »

« Les mouches ne me piquent pas : je suis cuirassé. La seule mouche qui veut absolument me piquer, c’est toi. »

Sylræ rit sous cape en les entendant se chamailler, tandis que la vallée, paisible, se referme sur leur petite communauté.

Ainsi s’écoulait la vie à Nævis : travail et rire, veillées et récits. Rien n’était laissé au hasard, et pourtant tout semblait naturel. Les enfants grandissaient bercés par ces histoires comme par un souffle invisible. Car chez les Poulligs, chaque sourire était un serment, et chaque devise un fil qui tissait l’unité du peuple Poullig. Au loin, les cigales ralentissaient leur chant, la lampe pâlissait comme une lune domestiquée. Le ciel tirait déjà vers l’encre, et l’auvent devenait un havre de murmures et de mains qui rangent sans se presser.

La nuit vient sans froid.

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