Le domaine de Nævis -2- Prélude

Au cœur d’une contrée oubliée par le temps, là où le murmure des forêts ancestrales est la seule symphonie et où les pics rocheux défient les cieux sans l’écho du moindre marteau humain, règne le renard nommé Fænek.

Non pas le roi portant couronne d’or ou l’empereur à la voix tonitruante, mais le Seigneur unique, dont le sceptre est la connaissance innée des sentiers secrets et le diadème, le manteau changeant des saisons.

Fænek le renard est très respecté par tous les êtres vivants de son domaine, qui est un sanctuaire immaculé, préservé du fracas de la civilisation, de ses blessures béantes et de ses ravages implacables.

Son territoire s’étend sur une ancienne chaine de volcans éteints disposés en escalier.

Le plus haut cratère est le domaine des aigles et des chamois, c’est aussi le plus petit, de moins de mille mètres de diamètre. À une altitude de deux mille cinq cents mètres, ce sommet est recouvert de neiges éternelles, un glacier descend sur une ancienne coulée vers un deuxième cratère situé cinq cents mètres en contrebas.

Le glacier s’écoule et fond en torrent pour se déverser dans un lac occupant la presque totalité du deuxième cratère. Ce lac est gelé pendant les mois d’hiver, c’est le domaine des ours qui résident dans les forêts en bordure de ce cratère d’un diamètre d’environ mille mètres. À une altitude de deux mille mètres, une ancienne coulée où se déverse le torrent, avec des chutes spectaculaires, descend encore mille mètres pour traverser le dernier cratère immense d’environ huit mille cinq cents mètres de diamètre à une altitude de mille mètres.


C’est alors une plaine herbeuse, traversée par le torrent devenu rivière, une faune et une flore variée, castors, ratons-laveurs, loutres, hermines, furets et écureuils, des arbres épars, pins, bouleaux, chênes, ormes et hêtres, pas une forêt dense, plutôt une immense clairière parsemée où la prairie parsemée de fleurs semble entretenue.

De petits lacs entretenus par les castors parsèment ce cratère, les ratons-laveurs et les loutres profitent de ces lacs pour se nourrir. Pourtant, l’humanité n’est jamais parvenue à cet endroit,

Son diamètre est de huit kilomètres et ses bords, relevés par un mur de roches pointues de plus de cinquante mètres de hauteur formant une frontière naturelle, que seule la lave a pu franchir dans le temps où les volcans étaient encore actifs. Une ancienne coulée rompt la ceinture de roche. Au-delà de cette coulée, on voit sur le flanc du volcan un amas de pierres rondes et de cailloux tranchants qui bloquent le passage vers le volcan. En bas de la pente, c’est le royaume des hommes, on peut distinguer, quand la brume se dissipe, les forts et les villes de pierres.

Le domaine où règne Fænek s’étend sur des lieues de vallées verdoyantes, de plateaux battus par les vents, et de paysages variés, tous intouchés par la main destructrice de l’homme. Ici, les rivières coulent avec une clarté cristalline, nourrissant des forêts où les arbres sont si anciens que leurs branches semblent vouloir caresser les étoiles.

Les pins majestueux côtoient les chênes séculaires, formant une voûte protectrice où nichent des oiseaux aux chants oubliés par les cités. Les clairières s’ouvrent comme des secrets, tapissées de mousses douces et de fleurs sauvages aux couleurs vibrantes, qui ne connaissent que le regard des abeilles affairées et des papillons aux ailes délicates.

Les saisons y déploient leur splendeur sans l’intervention discordante de l’agriculture forcée ou de la sylviculture artificielle. L’automne y peint le paysage de teintes flamboyantes qui se reflètent sur les eaux calmes des lacs de montagne, tandis que l’hiver y dépose un silence feutré, une couverture immaculée qui invite à la contemplation et à la prudence.

La silhouette de Fænek est celle d’un renard roux classique, mais imprégnée d’une dignité qui transcende son espèce.

Son pelage, d’un roux flamboyant au printemps et en été, prenant des teintes d’acajou profond, de terre brûlée, s’épaissit et s’éclaircit à l’approche de l’hiver, il devient alors presque blanc, parfois même traversé de fils d’argent sur le museau qui témoignent d’une sagesse acquise au fil de nombreux cycles de lune.

Ses yeux, ambre, ne reflètent pas uniquement la lumière du soleil filtrant à travers le feuillage, ils semblent avoir de l’âge, la quiétude vigilante de celui qui observe, comprend et protège. Ils portent une douceur rare, une sympathie muette pour les créatures qui partagent son domaine, et une vigilance éternelle envers la moindre intrusion.

Fænek règne sans trône ni décret. Son autorité émane de sa présence même, de sa connaissance intime du réseau complexe de la vie qui s’épanouit dans son royaume. Il connaît chaque terrier, chaque repaire, chaque source, chaque fruit mûr au moment propice. Les lièvres ne fuient pas lorsqu’il approche, car ils savent que sa chasse est une nécessité vitale, non une cruauté. Les cerfs le croisent sans appréhension excessive, percevant en lui un égal, un maillon essentiel de l’équilibre naturel, et non une menace inutile. Les petits rongeurs s’affairent à ses pieds, sentant la force tranquille de celui qui garantit la sécurité générale, qui, par sa seule existence vigilante, dissuade les prédateurs les plus agressifs ou les déséquilibres naissants.

Sa vie est une ode à la solitude choisie, une existence simple mais profondément riche. Il parcourt son territoire avec une grâce fluette, le nez au vent, déchiffrant les messages olfactifs laissés par les autres habitants, anticipant les changements météorologiques, percevant les signes subtils de danger ou de prospérité. Ses journées sont rythmées par la quête de nourriture, qui est toujours menée avec respect pour la vie qu’il interrompt, par l’exploration de son domaine, et par de longues périodes de repos et d’observation depuis des points stratégiques en hauteur, d’où il peut embrasser du regard l’immensité de son chez lui.

Il n’y a pas de mémoire dans son esprit d’un monde différent, d’un temps où les hommes auraient pu fouler ces terres. Sa lignée s’est perpétuée dans ce sanctuaire, transmettant le savoir ancestral du territoire de génération en génération. Peut-être que, dans le chant du vent ou le craquement d’une branche, il perçoit des échos lointains de perturbation, des vagues ténues de quelque chose d’étranger et de potentiellement dangereux, qu’il refuse de laisser s’approcher. Cette isolation n’est pas une fuite, mais une affirmation de son existence et de celle de son monde. C’est le choix du maintien de l’intégrité, de la préservation de la beauté sauvage face à l’emprise toujours grandissante et souvent dévastatrice de l’humanité.

La véritable richesse de Fænek réside dans cette harmonie qu’il incarne et maintient. Il est le gardien silencieux, le régisseur intuitif d’un écosystème florissant. Sa sympathie ne s’exprime pas par des gestes, mais par la constance de sa présence protectrice, par la sagesse avec laquelle il navigue les complexités de la nature, assurant ainsi la pérennité de son monde. Il n’a pas besoin de mots pour communiquer son rôle, sa vie est un témoignage vivant de la beauté et de la résilience de la nature lorsqu’elle est laissée libre de s’épanouir. Il est Fænek, le renard souverain, et son domaine est le dernier bastion d’une pureté que le monde a, dans sa course effrénée, presque entièrement oubliée.

Pourtant, il y a environ cinq hivers, Fænek a vu arriver une compagnie de huit individus, d’abord qualifiés d’humains. Ils ont gravi au prix d’efforts incroyables la pente caillouteuse du volcan et, parvenus au niveau de la plaine, se sont assis en quête d’un repos, somme toute mérité. Chargés de peu de bagages, des balluchons sur le dos, et trois mules et deux ânes chargés de paquets, ils bivouaquent autour d’un feu, en chantant. Le feu est synonyme de danger pour Fænek, il est intrigué par ces humains peu communs, il va lancer l’ordre de les refouler du domaine. Les humains dévastateurs sont honnis du domaine de Nævis, l’unanimité des habitants des trois cratères, tous sont antagonistes à l’homme. Les histoires racontées par les oiseaux qui leur parviennent provoquent l’effroi dans cette population, pacifique.

Pourtant, Fænek est intrigué, il renifle l’air, renâcle à l’odeur de la fumée, mais perçoit les senteurs de ces intrus et il comprend, ce ne sont pas des humains. Bien qu’ils fassent du feu, ils sont différents, Fænek connait l’odeur des humains et ils ne sentent pas l’humain.

Nés de la terre, mais affinés par la lumière, les Poulligs se distinguent dès le premier regard. Leur peau, aux reflets chauds tirant vers le rouge, témoigne d’un peuple enraciné dans les sols fertiles. Leur démarche, souple et silencieuse, rappelle celle des félins : chaque pied posé avec soin, comme s’ils respectaient le sol qu’ils foulent. Ils ne portent pas de chaussures, mais des chaussons en feutre.

Ils dégagent un parfum subtil, presque floral, mélange boisé et fumé, comme une odeur de sous-bois, qu’on peut associer à la quiétude des jardins après la pluie. Cette odeur naturelle, unique, rend leur présence immédiatement reconnaissable : il est impossible de confondre un Poullig avec un humain.

Leurs visages sont toujours ouverts, souriants. La jovialité est leur premier langage : rire, sourire, partager sont au cœur de leur être. Leur corps trapu et robuste, fruit de générations de cultivateurs, évoque la solidité d’un peuple habitué aux travaux manuels et aux récoltes généreuses. Courageux sans être belliqueux, travailleurs sans être serviles, ils portent en eux une paix rayonnante.

Les Poulligs vivent en communautés modestes, rarement au-delà d’une dizaine de maisonnées, préférant l’intimité de petits groupes soudés. Ils choisissent leurs compagnons de vie non par nécessité mais par affinités profondes : caractère, dons particuliers, ou talents complémentaires. Cette organisation spontanée leur permet de former des foyers toujours équilibrés.

Leur rapport à la nature est intime. Ils ne bâtissent pas en détruisant, mais en s’intégrant. Leurs habitations se fondent dans les collines, parfois troglodytiques, parfois dissimulées sous des toits recouverts de lauses et herbeux. Leurs outils sont simples mais ingénieux : la forge, le tissage, la culture des plantes aromatiques et médicinales sont autant d’arts qu’ils perfectionnent avec patience.

Leur longévité surprend : la vie saine et paisible qu’ils mènent éloigne les maladies, et leurs lignées demeurent fertiles bien après l’âge où les humains se flétrissent. Aucun fléau ne s’est jamais abattu sur eux depuis leur arrivée, et ils portent cette bénédiction comme une responsabilité : vivre en gardiens de l’équilibre.

Le soir venu, quand le travail des champs s’achève et que les flammes crépitent dans la clairière, les Poulligs se rassemblent autour du feu. Là, les anciens prennent la parole. Ils ne discourent pas en maîtres sévères, mais racontent des fables, petites histoires légères où blaireaux, marmottes, hérissons ou belettes deviennent les acteurs d’aventures simples.

Ces récits, transmis de génération en génération, n’ont rien d’érudit ni de savant : ils contiennent la sagesse du quotidien. Chacun y retrouve une image de ses propres travers, et un sourire qui rappelle que la vie, malgré ses difficultés, doit rester joyeuse.

Drævos aime particulièrement ce moment. Souvent, il s’adresse à Ælion, ou à tout enfant curieux, en commençant ainsi :

Écoute bien, petit, voici l’histoire de la pie qui parle, parle, parle.

Le hibou, qui veut répondre, ne peut jamais en placer une.

Le blaireau lui dit alors : « Si la pie ne t’écoute pas, tais-toi.

Écoute-la : peut-être découvriras-tu pourquoi elle parle sans arrêt sans jamais t’entendre. »

Et comme toujours, le conte s’achève sur une devise : à vouloir trop parler, on n’entend jamais le chant du merle.

Ainsi les Fables Poulligs, ces perles de sagesse enjouée, transmettent les valeurs aux générations qui viennent. Pourtant, sous leur sourire tranquille, les Poulligs savent se dresser quand une menace approche. Leur devise, simple et profonde, les guide :

  • Cœurs braves, nous sommes ensemble !

Fænek se ravise et insuffle l’ordre de patienter. La troupe de petits êtres se remet en marche et arrive dans une prairie qu’ils jugent propice à leur installation.

Fænek observe qu’ils sont respectueux de la vie, il a vu que la plus petite créature de la troupe attire à elle un lapin, le caresse, il est libre de vaquer à ses occupations de broutage de plantes diverses, elle a même cueilli des pissenlits pour lui apporter.

Fænek veille, suivant le groupe à distance, il hume l’air au moment de leur repas et constate que l’odeur n’est pas humaine, il en est convaincu, ce ne sont pas des humains.

Les jours passent, puis les mois, puis les années, quatre hivers, Fænek veille toujours au cas où ces individus pas tout à fait humains se mettent tout à coup à détruire, dévaster et abimer son domaine.

Mais ce groupe n’a, visiblement, aucune mauvaise intention. Ils vivent en harmonie avec la nature. Fænek constate qu’ils vivent dans des abris de toile, puis qu’ils entassent des pierres récoltées dans la plaine et aux alentours de leur lieu de vie, pour les lier en équilibre.

Ils utilisent un mélange de pierre calcaire broyée cuite dans un four, d’herbes fauchées et de terre glaise trouvée au bord du lac. Les femmes Poulligs pieds nus foulent ce mélange et l’apportent aux hommes Poulligs qui montent les pierres savamment choisies. 

Ils s’activent, certes, mais ne tuent pas, ne saccagent pas, ils construisent simplement leurs abris sans déranger aucunement la population de la plaine, les oiseaux, les lapins, les chèvres ne les craignent plus, particulièrement la plus petite créature femelle qu’ils approchent sans crainte, mais se méfient de l’autre petit, un mâle, qui a tenté, un jour, de chevaucher une chèvre, qui, affolée, l’a jeté par terre et s’est enfuie en courant dans la plaine.

Ce jour-là, Fænek tente de percer le secret de l’intimité de ces curieux nouveaux venus, il veut en savoir plus sur eux. S’approchant de l’abri de pierre sous lequel s’est réuni le groupe, il écoute sans comprendre le langage, mais semble aussi sonder leurs esprits. Il peut lire les pensées de quatre individus sur huit, particulièrement celle qu’ils appellent Vælis, la plus petite, c’est une femelle, que le renard arrive à sonder facilement. Il lit aussi Ælion, le petit mâle, qu’il sonde aussi. Il y a aussi un mâle qu’ils appellent Mirdæn, lui aussi facile à sonder, et enfin Æloria, sa femelle. Fænek remarque que parfois son esprit est fermé et ne laisse pas le renard la sonder, peut-être des pensées intimes, qu’elle ne veut pas partager ou une intuition de la lecture de son esprit par un esprit étranger.

Assis aux abords de l’abri de pierre, Fænek assiste à la veillée des étrangers. Le renard s’interroge : qui sont-ils ? Quelles sont leurs intentions ? Mais sa lecture des esprits de ces êtres étranges le convainc de leur pacifisme profondément ancré, ils sont extrêmement respectueux dans leurs rapports, ils sont empreints de pensées d’amour et d’amitié.

Décidément, Fænek en est formellement convaincu, ils ne présentent aucune menace. Il décide, donc, de les imprégner aussi vite qu’il le pourra pour les intégrer définitivement au domaine de Nævis.

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