Zabulon installé sur la pierre blanche, sa queue ondulant doucement comme si elle battait la mesure d’une musique invisible. Ses yeux phosphorescents fixaient la clairière. Alors, dans le silence, une mélodie s’éleva.
Au début, ce n’était qu’un fil ténu, une vibration à la limite de l’audible. Puis les notes se précisèrent, limpides, solennelles : Jean-Sébastien Bach prélude n 1 en do majeur. Félix se figea, le souffle suspendu. Comment cette musique pouvait-elle retentir ici, dans un monde inconnu ?
Ambre posa une main sur son cœur. Elle n’avait jamais vraiment écouté de musique classique, mais ces accords pénétraient directement en elle, comme une vérité ancienne. Nabil, lui, ferma les yeux, laissant son visage s’éclairer d’un sourire calme.
« C’est lui » murmura Félix. « C’est Zabulon qui nous la fait entendre. »
Le chat leva la tête, et sa voix résonna dans leurs esprits :
« La musique est une langue universelle. Vous portez tous une vibration propre. Je vous la révèle. »
Ils restèrent un long moment enveloppé dans le Prélude de Bach, jusqu’à ce que la paix descende sur eux comme une couverture. Puis, peu à peu, les mots vinrent.
Félix brisa le silence le premier.
« J’ai toujours eu peur de parler aux autres. Même à toi, Ambre. Je te voyais, je voulais… mais je n’osais pas. »
Ambre le regarda, son visage adouci par la musique.
« Et moi, j’attendais que tu oses. Mais j’ai pris l’habitude que les hommes reculent devant moi. Peut-être que je les fais fuir sans le vouloir. »
Félix baissa les yeux, un peu honteux. Elle, pour la première fois, eut un sourire doux.
Nabil parla à son tour, d’une voix tranquille.
« Moi, je n’ai pas eu le choix. Quand mon père est mort, quand ma mère a dû tout porter, j’ai appris à rester calme. Elle me disait : “Patience, Nabil, patience. Allah voit tout.” Alors quand le plafond est tombé… j’ai su que c’était une épreuve de plus. »
Ambre hocha lentement la tête.
« Tu es plus jeune que nous, et pourtant plus fort. »
Nabil haussa les épaules, modeste.
« Vous avez aussi vos épreuves, »
« Toi, Félix, ta timidité, est une épreuve, il te faudra la surmonter. »
« Toi, Ambre, Ta beauté, est aussi une épreuve, dans les relations avec les hommes, c’est une sempiternelle inquiétude, vois-t-il Ambre ou vois-t-il ses seins et ses hanches ? »
« Dieu vous a donné des épreuves et vous en donnera encore, sachez les surmonter avec patience et vous serez récompensés. »
« Ce n’est pas ma force. C’est la foi qui me permet de surmonter les épreuves. »
« Seul ce chat semble à l’abri des épreuves, il nous guide depuis le début de notre périple et semble nous prévenir des dangers, comment s’appelle-t-il ? »
« Mon nourrisseur qui croit fermement être mon maître m’as surnommé Zabulon. Mais peu importe le nom qu’on me donne. Je suis, Moi, c’est une certitude. »
Félix et Ambre rirent de bon cœur à la réplique.
La musique s’estompa doucement, comme un souffle qui retourne au silence. Zabulon sauta de la pierre, s’approcha d’eux et frotta son museau contre leurs jambes, tour à tour.
« Vous commencez à marcher ensemble. C’est ce que la forêt voulait éprouver. »
La source murmurait doucement. Les trois voyageurs s’allongèrent sur l’herbe souple, leurs confidences suspendues entre eux comme un fil invisible. Pour la première fois depuis le séisme, ils se sentirent reliés, non par la peur, mais par une promesse muette. Et au-dessus d’eux, le ciel opalin s’ouvrit sur une lueur nouvelle, comme si ce monde lui-même avait écouté leur confession.