Le domaine de Nævis -4- Une journée pas ordinaire

Le lendemain du banquet, après un petit déjeuner rapide, composé d’œufs de poules apportés par les enfants, de fromage de chèvres confectionné par Vælis avec le lait des chèvres qu’elle arrive à traire sans les effrayer.

Une nouvelle journée de labeur commence dans le petit hameau. Les adultes s’éparpillent à leurs tâches :

Kæleb continue le façonnage des poutres pour la scierie, tantôt avec l’herminette courbe pour tailler dans la masse, tantôt avec l’herminette plate pour surfacer la poutre.

Drævos surveille les fossés du potager, et plante les poteaux de la prochaine clôture. Il pense au projet qu’il envisage et va demander d’autres poteaux à ses apprentis et du fil de fer à Mirdæn. Drævos ambitionne de domestiquer ces chèvres qu’il a aperçues et que seule Vælis a été capable d’approcher et de traire. Le fromage est tellement bon, il en faudrait plus, comme à volonté, mais pour cela, il faudrait que Vælis puisse toutes les traire, pour rapporter plus qu’une jarre de lait.

Drævos pense : « Si on apprivoise leurs peurs, elles nous donneront leur lait sans peine ». Il se surprend à sourire. La force, ici, ne sert à rien, il faudra du tact, de la patience, et Vælis auprès d’elles, aux mains douces et voix basse.

Mirdæn entretient le soufflet de sa forge, enduisant le tissu de lin de résine de pin pour l’étancher. Il prépare sa forge avec le charbon, l’allume et va chercher la loupe de fer brut de la veille dans le four situé à quelques dizaines de mètres de la forge.

Sylræ file le lin séché qu’elle a cardé et nettoyé sur le rouet que lui a construit Kæleb.

Æloria, elle, parcourt les abords de la vallée, cueillant des herbes médicinales qu’elle classe ensuite avec soin dans ses sachets de toile.

Les adolescents, Ælion et Vælis, accompagnent parfois les adultes, mais aujourd’hui, ils ont congé et profitent ainsi de cette journée pour explorer. Ils marchent dans les collines voisines, jouant à se défier dans les sentiers escarpés. Leurs rires résonnent entre les arbres.

La rencontre

Vers la fin de l’après-midi, tandis que le soleil décline et que la lumière dorée inonde la vallée, les deux jeunes s’arrêtent net au détour d’un chemin.

  • Tu as vu ? demande Vælis à voix basse.

Ælion plisse les yeux. Sur un tronc abattu, à l’orée d’un bosquet, se tient un renard roux au pelage étrange, comme parcouru de reflets changeants. Tout près de lui, un aigle noir massif s’est posé, ailes repliées, il a dans le cou des plumes blanches comme la neige, les yeux brillants et perçants scrutent les alentours.

  • C’est le renard roux qu’on a vu l’autre jour, il n’a pas peur de l’aigle ?

Un souffle passe dans les herbes hautes et plie quelques graminées. L’air, soudain, paraît plus frais. Les enfants sentent comme un fil tendu entre les deux animaux et eux-mêmes, un fil invisible qui vibre au moindre battement d’aile.

  • Non, il n’a pas peur, ils ont l’air de converser ensemble, dit Vælis.

Les deux animaux semblent immobiles, mais leurs postures donnent l’impression d’un dialogue muet. Les têtes s’inclinent l’une vers l’autre comme pour acquiescer, comme si un secret se murmurait dans l’air. Le temps paraît suspendu.

Ælion retient son souffle.

« Ils… ils se parlent », chuchota-t-il.

« Des animaux qui parlent ? Non, ils échangent mais ne parlent pas », réponds Vælis, mais ses yeux brillent d’étonnement.

« Regarde bien… C’est comme s’ils se comprennent. »

À cet instant, le renard tourne la tête vers les enfants. Ses yeux étincellent brièvement dans le soleil couchant. Puis l’aigle déploie lentement ses ailes et s’élève dans le ciel, décrivant un large cercle au-dessus de la vallée avant de disparaître. Le renard, lui, saute du tronc et s’enfonce sans bruit dans les fourrés.

Les deux adolescents restent figés un moment, le cœur battant.

« N’en parlons pas aux parents », souffla Vælis. « Ils ne nous croiraient pas. »

Ælion acquiesce, même si au fond de lui, il brûle d’envie d’en parler.

Quand ils rentrent sous l’auvent, le dîner se prépare déjà. Næriah s’agace que Drævos ait égaré un panier de navets, elle en a urgemment besoin.

« Mais où est passé ce nigaud ? »

Drævos surgit alors dans la cuisine, trébuchant, il fait tomber le panier de navets qui roulent sur le sol de la cuisine, puis sous le buffet, l’un s’immobilise dans une ombre, deux autres se coincent contre le pied de table. Vælis étouffe un rire, Ælion lui donne un coup de coude complice. La cuisine s’emplit d’un parfum de terre fraîche et de peau mouillée.

« Ah, mais, empoté ! Tu ne peux pas faire attention. »

« Euh, l’empoté comme tu dis, ne peut pas prévoir que tu as mis des bûches dans le passage, empotée toi-même. »

« Il est nigaud, mais je l’aime cet empoté. »

Pendant ce temps, perché dans sa mezzanine, penché sur son bureau, Kæleb dessine patiemment sur un parchemin les plans compliqués d’un nouvel équipement qui permettra de véhiculer l’eau du ruisseau jusqu’à la maison sans avoir à porter des seaux, un dispositif actionné par le vent qui amènera l’eau directement dans un bassin de pierre creusé.

Mirdæn polit une lame encore tiède, la vapeur grésille sur le métal, emplissant l’air d’une odeur âcre de fer chaud.

Le rapport

Æloria observe les enfants d’un regard calme, comme si elle avait deviné qu’ils détiennent un secret.

La soirée s’achève dans la quiétude, mais dans les regards échangés par Ælion et Vælis brûle encore l’étrange vision : ces deux animaux, assis côte à côte, semblant converser comme deux sages au crépuscule.

« Vous nous racontez votre journée de congé, les enfants ? » demande Æloria

Les enfants troublés par la question se regardent et semblent confus.

Vælis prend la première la parole.

« Nous avons été découvrir le bosquet du sud-est, pour voir s’il y avait des baies bonnes à manger. »

« Oui, je vous y ai vus ce soir », répondit Æloria.

« Ah bon ?! »

« Avez-vous découvert ces baies ? »

« Non, pas de baies, mais nous y retournerons au prochain congé pour aller voir les champignons. »

« Ah, les champignons, je vous donnerais des sacs pour isoler les différents champignons, certains peuvent être vénéneux. Et à part ça ? Rien d’autre ? une journée à vous balader sans autres détails ? »

Ælion sent sa gorge se serrer. Ne rien dire : c’était l’accord. Mais à la pointe de sa langue brûle la vision des plumes noires et du pelage roux. Mentir à sa tante Æloria, lui ? Son regard ne sait pas mentir. Rouge du mensonge d’omission qu’ils sont en train de commettre, il déclare :

« Ma tante, vous ne croirez pas ce qu’on a vu, »

Le coude de Vælis entra profondément dans son côté. Tentant de le faire taire.

Mais il ne s’arrête pas, va-t-il se taire ? pense Vælis.

« Je t’écoute, Ælion. »

Sa voix tremblante, ses mains s’agitant sous la table, Ælion raconta.

« Ma tante, on a vu un immense corbeau et un loup qui semblaient discuter ensemble. »

« Non, Ælion, ce n’était ni un corbeau, ni un loup, c’était un renard et un aigle, je les ai vus aussi, en cueillant mes herbes, je vous ai vu passer sur le chemin en contrebas, mais je n’ai pas voulu vous déranger, je me demandais si vous les aviez vus aussi. »

« Un renard et un aigle ? Mais il était noir cet aigle, j’ai cru que c’était un corbeau. »

Æloria réfléchit un instant, et s’adresse à l’assemblée.

« Moi, ce qui me semble étrange, c’est qu’ils étaient vraiment en conversation, je les ai observés un bon quart d’heure avant l’arrivée des enfants, et je n’ai aucun doute, ils conversaient et se comprenaient sans mots, leurs mimiques et leurs hochements de tête ne laissent la place à aucun doute. »

« Étrange, des ennuis en perspective tu crois ? » demande Kæleb

« Je ne sais pas, mais il faut continuer à les observer ces prochains jours », répond Æloria. « Je guetterai le vol de l’aigle pendant mes récoltes. »

« Oui, je pense qu’il ne faut pas s’alarmer, ce ne sont pas des cavaliers, ils ne représentent aucun danger, quoique, les enfants, vous ne vous déplacerez plus sans un solide bâton de marche. »

Les tisanes d’Æloria eurent un peu de retard ce soir-là, on sirota de bon cœur les breuvages puis chacun rentra dans ses pénates, hormis Vælis et Ælion qui s’isolèrent en marchant dans la campagne, en débattant sur le déroulé de la soirée.

« On avait dit qu’on ne dirait rien, Ælion. »

« Oui, mais j’ai vu que tante Æloria était très inquiète, j’ai senti qu’elle était au courant. »

« Oui, tu as raison, je l’ai vu après coup, elle était au courant de tout. »

« Ce renard et cet aigle sont alors très intelligents. »

L’entrevue

Ils marchent côte à côte, se tenant par la main sur le chemin herbeux menant au four à minerai qui dégage une chaleur résiduelle.

Tout à coup, ils se figent, le renard est là, devant eux, se réchauffant à la chaleur du four.

Une fraîcheur effleure les tempes de Vælis, comme si une aile y avait passé. Les mots ne naissent pas dans ses oreilles mais dans sa tête. Ne crains rien. La voix n’est ni grave ni aiguë, elle a la souplesse d’un courant d’eau qui trouve son lit.

Fænek s’adresse à Vælis par télépathie, Ælion, lui, n’entend pas les pensées de Fænek :

« Bonjour Vælis, Je suis Fænek, duc de Nævis, vous vivez sur mes terres. »

« Je tolère votre présence, si vous continuez à respecter la nature. »

« Qu’est-ce que cet amas de pierres chauffées ? »

Vælis parle tout à coup.

« Vælis : C’est un four à minerai, on fabrique du fer. »

Ælion : « Qu’est-ce que tu racontes ? « 

« Pour fabriquer des armes ? »

Vælis : « Non, pas des armes, des outils, »

Ælion : « Mais tu parles à qui ? Vælis ? Tu vas bien ? »

« Æthérius t’a vu toucher mes chèvres, pour les traire. »

« Je suis d’accord pour la traite, mais ne les tuez pas, elles m’appartiennent. »

Vælis : « Oui, c’est promis. »

Ælion : « Vælis, tu divagues, qu’est-ce qu’il se passe ? »

Ælion, secoue Vælis par les épaules, inquiet.

Vælis se dégage de la prise d’Ælion

« Attends, Ælion, tu n’entends pas ce que dit le renard ? »

« Quoi, mais le renard ne parle pas, tu es seule à parler. »

« Si, il me parle, c’est un duc, le seigneur de Nævis, nous sommes sur son domaine, Nævis est le domaine compris entre les sommets des cirques de trois volcans contigus dans lequel nous nous trouvons. »

« Attends, Ælion… »

Le renard Fænek, duc de Nævis, assis devant eux, écoutait les voix des deux adolescents. Dans ses yeux ambrés, il y avait une fierté millénaire, incongrue pour une créature si frêle.

S’ensuit un long silence, parfois ponctué par des oui, d’approbation de Vælis. Puis le renard se lève et se met à courir sur le chemin et disparait dans la pénombre.

« Il m’a tout expliqué, c’est un noble, il s’appelle Fænek, il est duc et son duché sont ces cratères, il n’est pas roi, car il n’aspire pas à ce titre, un roi ne peut être intronisé que par cooptation de ses pairs, or, il est le seul duc, son vassal est Æthérius, l’aigle qu’on a vu hier soir. Il m’a demandé de ne jamais toucher à son garde-manger, ce sont les chèvres, il accepte que je puisse les traire en échange d’un fromage quand il le demandera, les poules, c’est lui qui les a regroupées autour des maisons pour qu’elles pondent pour nous, c’est un cadeau de bienvenue, et détail important, bien que télépathe, il ne peut pas rentrer dans toutes les têtes, seules certaines Poulligs sont sensibles à son pouvoir. Et pour l’instant, seule Æloria et moi sommes en mesure de l’entendre. Il m’a dit qu’il avait suggéré à Æloria et moi de venir voir son dialogue avec Æthérius et que Æloria et moi avions suivi sa suggestion, ce qui nous permit de voir la scène d’hier. »

« Extraordinaire ! Il t’a dit tout ça ? »

« Oui et il m’a dit aussi ses échanges avec l’aigle Æthérius. »

« Ah bon ? et ils se disaient quoi ? Je cite le dialogue : »

« Æthérius : ces intrus ne sont pas acceptables, il faut s’arranger pour qu’ils partent. »

Fænek : « Non, Æthérius, je ne te permettrai pas de les agresser, ils ne font rien d’autre que d’occuper mes terres, mais ne nuisent en rien à notre vie. Tant qu’ils ne touchent pas au gibier qui me nourrit. »

Æthérius : « la petite fille a touché une de tes chèvres, elle en a tiré du lait. »

Fænek : « Oui, j’ai vu, mais elle ne l’a pas tuée, elle n’a pris que le lait, je lui parlerai de ça. »

Æthérius : « Bien, seigneur duc, tu es sage, je suis enclin à moins d’indulgence, mais à ton gré, j’obéis, seigneur. »

Ælion n’en revenait pas.

Un duc, un vrai duc, seigneur de Nævis, incroyable, pense Ælion.

L’imprégnation

Vælis, regardant s’éloigner le renard, vit tout à coup une lueur verte dans les pupilles du renard, cela l’étourdit et son esprit vacilla brièvement. Ælion, regardant son amie, vit un reflet vert sur le visage de son amie et remarqua son malaise.

« Tu vas bien ? Vælis ? Qu’as-tu ? Parle, je suis inquiet. »

« Je vais bien, Ælion, juste un vertige. »

Il se tourne vers le chemin où Fænek a disparu et s’inclina en révérence. En se relevant, il vit au loin deux pupilles luminescentes qui le regardaient.

Vælis et Ælion rentrèrent dans la maison du père de Vælis, montant sans bruit dans la mezzanine qui servait de bureau à Kæleb. Ils s’endormirent côte à côte sur le divan, en rêvant de Fænek, seigneur duc de Nævis.

Au matin, le petit déjeuner se déroule comme d’habitude, lorsque Drævos demande :

« Il n’y a pas d’œufs aujourd’hui ? »

« Vælis a dû partir en chercher, je ne l’ai pas vue ce matin. » dit Sylræ.

« Et Ælion ? Quelqu’un l’a vu ? » demanda Næriah

« Je ne sais pas, mais je crois qu’ils sont rentrés tard ici, tous les deux, » dit Æloria.

Kæleb se leva et monta dans son bureau, redescendant, un doigt sur la bouche, il indiqua qu’ils étaient là-haut dormant paisiblement encore.

Æloria dit :

« Ils se sont promenés tard hier soir et je pense qu’ils auront des explications à nous donner au réveil. »

Quelques minutes plus tard, Vælis descendait l’escalier en baillant. Suivi une minute plus tard par Ælion, baillant à s’en décrocher la mâchoire, les yeux bouffis.

« Bonjour les hiboux, On a du mal ce matin, la nuit est faite pour dormir ? »

Explications

Kæleb entame l’interrogatoire.

Kæleb : « Vous êtes rentrés hier soir ou ce matin ? »

Vælis : « *baille*, ce matin, »

Drævos, « Et on peut savoir pourquoi il n’y a pas d’œufs ce matin ? »

Vælis : « Parce que je n’ai pas été en chercher. »

Æloria : « Vous nous expliquez ce qu’il s’est passé hier pour que vous rentriez aussi tard ? »

Ælion : « On se promenait hier soir vers le four à minerai. »

Sylræ : « Oui, et ? »

Vælis : « On est tombés sur le renard qui se réchauffait près du four. »

Næriah : « Ah bon ? »

Vælis : « Oui, il peut me parler dans ma tête. »

Les parents sont tous ébahis.

Vælis : « il m’a parlé pendant au moins dix minutes, me posant des questions. »

Kæleb : « raconte, quelles questions ? »

« Je vais tout vous expliquer, mais arrêtez de m’interrompre sans arrêt. »

« Bon, on t’écoute. »

Elle raconta alors :

« Il m’a d’abord demandé ce qu’était cette construction en parlant du four. »

J’ai dit : « C’est un four à minerais, on fabrique du fer. »

« Il m’a demandé, pour des armes ? « 

« J’ai répondu, Non, pas des armes, des outils, »

Il m’a dit : « Æthérius, t’as vu, tu touches mes chèvres, pour les traire, je suis d’accord, mais ne les tuez pas, elles m’appartiennent. » 

J’ai dit : « Oui, c’est promis. »

« Il peut lire nos pensées ? » demande Kæleb. 

Il m’a dit : « Je suis Duc, seigneur de Nævis, vous êtes sur mon royaume, je vous tolère sur mes terres. Mon domaine s’étend dans tout le cirque de Nævis. Vous me devez allégeance, si vous refusez, vous partez. »

« Mais, mais, allégeance, ce n’est pas un peu fort ? »

« Cessez de m’interrompre, écoutez et on en parlera ensuite. »

Les adultes se regardent, sidérés par la soudaine maturité de Vælis.

« Je reprends, mais ne m’interrompez plus. »

« Il a continué, c’est un noble, il s’appelle Fænek, il est duc et son duché est dans les trois cratères contigus, il n’est pas roi, car il n’a pas été intronisé roi, seuls des ducs, ses pairs peuvent introniser un roi, or, il n’y a qu’un seul duc à Nævis, son seul vassal est le marquis Æthérius, l’aigle qu’on a vu hier soir. »

 » Il m’a demandé de ne jamais toucher à ses citoyennes nourricières, ce sont ses chèvres, il accepte que je puisse les traire en échange d’un fromage quand il le demandera. »

« Les poules, c’est lui qui les a regroupées autour des maisons pour qu’elles pondent pour nous, c’est un cadeau de bienvenue, et détail important, bien que télépathe, il ne peut pas rentrer dans toutes les têtes, seules certaines Poulligs sont sensibles à son pouvoir. Et pour l’instant, seules Æloria et moi sommes réceptives et en mesure de l’entendre. Il m’a dit qu’il avait suggéré à Æloria de venir voir son dialogue avec Æthérius. Il m’a ensuite expliqué son dialogue avec son vassal Æthérius l’Aigle. Je cite :

Æthérius : ces intrus ne sont pas acceptables, il faut s’arranger pour qu’ils partent.

Fænek : Non, Æthérius, je ne te permettrai pas de les agresser, ils ne font rien d’autre que d’occuper mes terres, mais ne nuisent en rien à notre vie. Tant qu’ils ne touchent pas au gibier qui me nourrit,

Æthérius : la petite fille a touché une de tes chèvres, elle en a tiré du lait.

Fænek : Oui, j’ai vu, mais elle ne l’a pas tuée, elle n’a pris que le lait, je lui parlerai de ça.

Æthérius : bien, seigneur duc, tu es sage, je suis enclin à moins d’indulgence, mais à ton gré, j’obéis, seigneur.

Il m’a dit aussi : « Æloria doit se détendre si elle désire un jour converser avec moi, car son esprit est clos. »

Les parents sont sous le choc, Un duc, seigneur de Nævis, incroyable. Et il veut qu’on lui prête allégeance.

« Prêter allégeance, ça veut dire quoi ? » demanda Drævos

« Ça veut dire qu’il sera notre duc et qu’on lui devra obéissance. D’ailleurs il nous attend devant la maison, » dit Æloria.

« Comment sais-tu ? » demanda Mirdæn.

« Parce qu’il me parle dans ma tête, en ce moment même. »

« Sérieusement ? »

« Oui, il devient pressant, il faut y aller. »

Un serment d’allégeance

Les huit Poulligs se précipitent hors de la maison et tombent nez-à-nez avec le renard, posté sur la brouette de Drævos, et l’aigle perché derrière lui sur une branche de l’arbre.

« Bonjour, dit Kæleb. »

Il convient de dire « Bonjour, Duc », ne l’oubliez pas.

La voix de Fænek vient de résonner dans la tête de Vælis, Æloria rapporte la pensée de Fænek qu’elle et Vælis, seules ont entendue.

« Il dit qu’il convient de dire « Bonjour, Duc ». »

Kæleb, à son insu, incline profondément la tête, mettant un genou à terre.

« Bonjour, Duc. »

Les autres l’imitent, leurs voix s’unissant dans un chœur grave. Un silence s’abat aussitôt, seulement brisé par le souffle du vent et le froissement des ailes d’Æthérius. Dans ses yeux dorés, le renard semble peser chacun d’eux, comme un seigneur jaugeant la loyauté de ses vassaux.

Un silence pesant s’étire, seulement troublé par le froissement des plumes de l’aigle.

« Il est satisfait et considère que cette révérence est la marque d’allégeance qui est nécessaire pour affirmer sa domination sur son domaine. Il nous accueille donc sur son royaume et trace mentalement une limite : cinq hectares, pas davantage, » dit Æloria en fronçant les sourcils.

« Il nous alloue le terrain que nous jugerons nécessaire à notre installation sans toutefois dépasser les cinq hectares. Il nous a offert les poules à condition qu’on laisse prospérer les poussins, nous pouvons consommer les poules sans procéder à leur extinction et il prélèvera parfois une ou deux poules, il nous demande de ne jamais tuer ses chèvres, qui sont réservées pour lui et son vassal Æthérius l’aigle que vous voyez sur l’arbre. »

« Que se passe-t-il en cas de désobéissance ? » demande Mirdæn.

« Vous semblez être des gens pacifiques, mais si vous fomentez une rébellion, mon armée vous expulsera de Nævis. Patientez, voici mon armée. »

« Il va nous montrer son armée, patientez. »

L’air change d’odeur, chargé d’une poussière sèche, tandis que le silence s’épaissit. Même le ruisseau semble retenir son bruit. Vælis serre la main d’Ælion, leurs souffles se calent l’un sur l’autre.

L’armée de Nævis

Æthérius pousse un cri sec. Le ciel s’assombrit d’ailes. Les aigles rappliquent en spirales serrées, puis en disque, puis en entonnoir. Le vent naît de leurs rémiges, fouette les cheveux, soulève la poussière. La vallée vibre jusque dans les os.

Les Poulligs plient l’échine. Genoux au sol, ils tremblent de terreur.

Des centaines d’aigles tournent, emplissant l’air de battements d’ailes furieux. Leur ronde dessine un maelström au-dessus des maisons, quelques lauses s’envolent, leurs cris, rauques et répétés, font vibrer la terre sous les pieds. Le ciel est noir soudain, presque nuit noire, comme quand une des deux lunes se place devant le soleil. Une nuée tournoyante fait claquer l’air de ses ailes, leurs cris forment une houle sonore qui vibre jusque dans la poitrine. Les rafales de vent ébouriffent les têtes des Poulligs, la poussière soulevée s’insinue dans les poumons, ils toussent. Tous se baissent au sol.

La lumière des torches est vacillante, et un frisson intense parcourt la peau des Poulligs.

Puis l’armée des aigles reprend de l’altitude, restaurant un calme soudain, la lueur des torches brille de nouveau. Le cœur bat encore à la gorge de chacun. Les cheveux collent aux tempes, les yeux piquent de poussière et de larmes froides. Ce n’était pas une menace, c’était une certitude : au-dessus d’eux règne un ordre plus ancien qu’eux. Après un instant, les Poulligs se relèvent, Kæleb reprend la parole.

« Oui, démonstration édifiante, nous ne désobéirons pas, »

« Nous ne désobéirons pas, » répondirent en chœur Drævos, Næriah, Ælion, Vælis, Mirdæn et Æloria.

Kæleb, encore gagné par la solennité du moment, conte une fable brève comme un souffle :

Le merle vigilant voit toujours avant les autres.

Un soir, il sauve la clairière en criant sans tarder.

Moralité : veiller, c’est déjà protéger.

Le renard hoche la tête puis la tourne vers Æthérius qui, poussant un grand cri, arrête le ballet d’altitude de son armée qui file vers la forêt au sud-est de Nævis.

« Demande-lui si nous pouvons compter sur sa protection en cas de danger venant de l’extérieur de son royaume. »

Vous êtes mes sujets, et quiconque porterait préjudice à l’un de mes sujets serait immédiatement soumis à ma vindicte.

« Il vient de me dire : « Vous êtes mes sujets, et quiconque porterait préjudice à l’un de mes sujets serait immédiatement soumis à ma vindicte ». »

« Bien, voilà qui est dit, partageons un repas, mon duc, soyez le convive de notre assemblée ce soir, en votre honneur, pour sceller ce pacte. »

Le renard incline la tête, l’aigle cligne d’un œil clair. La vallée respire de nouveau. La nuit vient, le ciel s’assombrit, mais on n’a plus froid : on sait désormais sous quelle aile on veille.

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