Ils avaient quitté la Cité des Origines depuis l’aube.
Devant eux, s’étendait un paysage mouvant : d’abord des collines sombres où l’herbe crissait comme du métal, puis des plateaux balayés par des vents qui portaient des parfums étranges, tantôt sucrés, tantôt amers.
La route n’était pas simple. Parfois, le sol se dérobait, formant des fissures étroites qu’il fallait franchir d’un bond. D’autres fois, des nuages d’insectes lumineux les encerclaient, troublant leur vue. Mais toujours, Zabulon marchait devant, ses yeux verts perçant la brume, et toujours, Nabil récitait doucement :
- « Dieu protège-nous »… à chaque seuil franchi.
Ces mots semblaient les protéger, leur donner une force tranquille.
Les plaines de sel
Au troisième jour, ils atteignirent une immense plaine blanche, lisse comme un miroir. Chaque pas résonnait comme dans une cathédrale. Mais à chaque reflet, Félix voyait son visage se déformer : tantôt vieilli, tantôt grotesque. Il détourna les yeux, honteux.
Ambre, marchant près de lui, posa une main sur son bras.
- « Ne regarde pas ce que la plaine veut te montrer. Regarde-moi. »
Félix leva les yeux vers elle, troublé. Ses pupilles d’acier le fixaient avec une intensité douce. Pendant un instant, le monde autour disparut.
Ambre eut un sourire rare, presque fragile. Puis, sans prévenir, elle se pencha et posa ses lèvres sur les siennes. Un baiser bref, mais brûlant, comme un sceau posé sur le silence de Félix depuis tant d’années.
Lorsqu’elle se recula, elle murmura :
- « Voilà. Tu n’as plus besoin d’avoir peur. »
Félix, éperdu, balbutia quelques mots qui se perdirent dans le vent. Mais Nabil, qui les avait vus, eut un sourire discret.
- Merci mon Dieu, dit-il doucement, comme une bénédiction. »
Zabulon, lui, ronronna dans leurs esprits d’une voix amusée :
- « Enfin… il était temps. »
L’horizon de la communauté
À la fin de la plaine de sel, le paysage changea. Des fumées s’élevaient au loin. On distinguait des huttes branlantes, des silhouettes maigres et hésitantes. La première communauté se dessinait devant eux, fragile et meurtrie.
Ambre reprit la main de Félix dans la sienne, sans détour.
- « Voilà notre première épreuve collective. »
Nabil hocha la tête, son regard sérieux fixé sur les colonnes de fumée.
- « Ils ont perdu leur feu. À nous de le rallumer. »
Et, guidés par Zabulon, ils s’avancèrent vers la communauté en détresse, prêts à découvrir ses blessures.