L’arche de pierre franchie, le monde changea encore. La vallée s’effaça derrière eux, avalée par un voile de brume qui se referma comme une paupière. Devant, un sentier étroit serpentait à travers des collines aux couleurs changeantes : parfois vert tendre, parfois cuivre flamboyant, comme si chaque pas faisait tourner la palette du paysage.
Le messager ouvrait la marche, silencieux, son manteau de fibres végétales bruissant doucement. Zabulon marchait à ses côtés, oreilles dressées, comme s’il échangeait avec lui sans mots.
Félix, Ambre et Nabil suivaient.
La rivière inversée
La première épreuve fut une rivière. Son cours défiait la logique : l’eau ne descendait pas vers la vallée, mais remontait la pente, scintillant comme une coulée de verre liquide.
- ‘Comment la traverser ? » murmura Félix, inquiet.
Ambre testait déjà la solidité des pierres plates. Mais au moment où elle posa le pied, le courant invisible la repoussa violemment. Elle vacilla.
- Nabil s’avança calmement, posa ses mains sur ses genoux et dit d’une voix posée :
- « Que Dieu, nous protège. »
Il entra dans l’eau. Le courant sembla l’entourer sans l’emporter, et il traversa d’un pas sûr. Arrivé de l’autre côté, il éternua, éclata d’un petit rire et souffla :
- « Merci mon Dieu »
Ambre et Félix, rassurés, suivirent ses pas, imitant son calme. Le courant les repoussa, mais céda lorsqu’ils gardèrent leur confiance.
Le désert d’échos
Plus loin, ils atteignirent une plaine de sable blanc. Chaque mot prononcé revenait amplifié, déformé, jusqu’à devenir une cacophonie insupportable.
Félix, pris de panique, couvrit ses oreilles. Ses propres gémissements revenaient comme des hurlements monstrueux.
- « Je… je n’y arriverai pas ! » cria-t-il.
Zabulon s’approcha de lui, et dans son esprit, Félix entendit non pas le vacarme, mais une note claire, pure, comme un diapason intérieur.
- « Concentre-toi sur cette vibration », dit le chat. « Le reste n’est que mirage. »
Félix ferma les yeux, inspira profondément, et le chaos s’éteignit. Lorsqu’il les rouvrit, le désert s’était apaisé. Ambre le serra brièvement par le bras.
- « Tu l’as fait. »
Les montagnes mouvantes
Enfin, ils arrivèrent au pied de montagnes noires, hérissées de pics acérés. Mais à chaque fois qu’ils s’en approchaient, les parois se déplaçaient, changeant de place comme des géants en mouvement.
Ambre pesta.
- « C’est impossible, on n’arrivera jamais à passer. »
Le messager leva alors sa main, et trois ouvertures se dessinèrent brièvement entre les montagnes, scintillant comme des mirages. Puis elles disparurent aussitôt.
Zabulon expliqua :
- « Trois chemins. Mais seuls vos pas décideront lequel s’ouvrira. La montagne s’incline devant la détermination, pas devant la force. »
Ils marchèrent en silence, luttant contre le vertige et la peur. Les parois semblaient vouloir les écraser, mais à mesure qu’ils avançaient ensemble, une brèche se forma, s’élargissant juste assez pour les laisser passer.
Et soudain, après un dernier effort, le paysage s’ouvrit.
L’horizon des portes
Devant eux, sur une plaine lisse et sombre comme de l’obsidienne, trois portails gigantesques se dressaient, à la fois majestueux et inquiétants. Chacun brillait d’une lumière différente : l’un doré comme l’aube, l’autre argenté comme la lune, le troisième noir profond, constellé d’étoiles mouvantes.
Le messager s’arrêta, se retourna vers eux, et ses yeux translucides semblèrent s’embraser.
- « Voici venu le seuil. Trois portes. Trois destins. Un seul choix. »
Le silence retomba. Zabulon, assis à leurs pieds, levait déjà la tête vers les portails, ses yeux flamboyants reflétant leurs lueurs.