Le vacarme avait cessé, laissant place à un silence qui bourdonnait dans les oreilles de Félix. Il n’osait pas bouger. Ses poumons brûlaient, griffés par la poussière, chaque respiration était une lutte. À tâtons, il ramena son bras devant sa bouche pour filtrer l’air saturé de plâtre.
Autour de lui, rien qu’un chaos indistinct : blocs de béton effondrés, poutres brisées, fils électriques pendants, ruissellements d’eau qui claquaient sur le sol. Dans ce désordre, un bruit ténu s’éleva, presque étouffé.
«Miaou…»
Le cœur de Félix fit un bond. Zabulon !
Il essaya de se dégager pour rejoindre le fauteuil, là où son chat s’était réfugié avant l’effondrement. Mais une dalle massive bloquait son chemin. Il appuya, tira, poussa. Ses muscles criaient, mais le bloc ne céda pas.
«Zabulon ! Tu es là ?»
Un autre miaulement répondit, plaintif, prolongé, comme un appel. Félix s’acharna encore, sans succès. Il s’écroula, haletant, ses doigts ensanglantés par la poussière de ciment.
Et puis… le miaulement changea.
Toujours aussi faible, mais plus… articulé. Comme si derrière le cri animal se cachait une syllabe. Félix se figea.
«Mi… aou… l’on…»
Il ferma les yeux, persuadé d’halluciner. Le choc, le manque d’air… Oui, ça devait être ça. Pourtant, quelques secondes plus tard, la voix reprit, plus claire :
«Fé… lix…»
Cette fois, son sang se glaça.
Il rampa en direction du fauteuil, chaque mouvement lui coûtait, ses côtes le faisaient souffrir, ses genoux heurtaient les éclats de verre. Le miaulement-parole revenait, comme une plainte obstinée :
«Fé-lix… viens…»
La peur le traversa comme une lame. Son chat l’appelait. Non, pas l’appel d’un animal. Une voix, vraie, distincte. Impossible.
Enfin, au prix d’un dernier effort, il atteignit le fauteuil renversé. Le souffle court, il écarta les morceaux de bois et souleva le tissu déchiré.
Zabulon était là.
Mais ce n’était plus le chat qu’il connaissait. Ses yeux luisaient dans l’obscurité comme deux flammes vertes. Son corps semblait intact, mais une aura étrange l’entourait, comme une vibration dans l’air. Il ne miaulait plus.
Il parlait.
«Tu m’as trouvé.»
Félix recula d’instinct, heurtant les gravats derrière lui. Ses mains tremblaient. Pourtant, une certitude s’imposa : il n’avait pas rêvé. Son chat venait de lui adresser la parole.
Et dans ce silence de mort, cette voix résonnait comme l’annonce d’un bouleversement irréversible.
Alors que Félix est encore secoué par la découverte de Zabulon qui lui parle, un bruit métallique retentit non loin : un grincement suivi d’un appel étouffé.
«Hé ! Il y a quelqu’un ?»
La voix, féminine, perça l’étouffement de poussière. Félix sursauta, croyant halluciner une fois de plus. Il balbutia un « Oui ! » rauque.
Quelques instants plus tard, dans une rai de lumière filtrant entre deux dalles effondrées, un visage apparut : celui d’Ambre, sa voisine du palier. Ses cheveux collés de poussière, son front barré d’une estafilade, mais ses yeux brillaient d’une énergie incroyable.
Il resta muet. Elle, même couverte de gravats, avait gardé cette prestance qui l’avait toujours intimidé.
«Félix ?» souffla-t-elle, comme surprise de le trouver là.
«Ambre…»
Zabulon, derrière lui, fixa la jeune femme de ses yeux luisants. Et Félix comprit qu’il venait de se retrouver coincé entre deux mondes : celui d’Ambre, bien réelle, et celui que son chat s’apprêtait à lui révéler.